lundi 26 janvier 2015

Inspiration : l'homme de l'art

Aujourd'hui j'ai eu envie de vous parler d'un homme qui a tant fait pour l'amour de l'art. Je veux vous écrire sur la légende qu'a été Daniel-Heinrich Kahnweiler, le marchand qui a d'abord voulu faire vivre l'art et les artistes, et a permi l'avènement du cubisme et de Picasso.


Daniel-Henry Khanweiler est né en 1884 à Mannheim en Allemagne dans une famille de grands commerçants. Issu d'un milieu bourgeois très aisé, il se passionne vite, sur les conseils de l'oncle Amico, pour la littérature et la musique. Ces parents ont cependant de plus hautes ambitions pour lui, et après ces études, il partira rejoindre d'autres oncles plus sérieux pour travailler dans une grande banque londonienne, puis à Paris.

Daniel-Henry s'y ennuie. Il dispose de beaucoup de temps libre dont il profite pour voyager en Europe, se promener dans la ville, et se rendre à des concerts avec un de ses collègues de travail, Eugène Reignier, un passionné. Il visite les grands musées parisiens, puis des galeries plus modestes, jusqu'à la salle Caillebotte présentant la collection du peintre, qualifiée de dépotoir pour les rebuts de la peinture. On y trouve Degas, Sisley, Monet, Pissaro, Manet et le grand Cezanne.
Maison de Provence, 1885 - Cezanne






























Cet homme très classique et sans la moindre once d'humour découvre alors une nouvelle forme d'art.
C'est l'époque de la montée du fauvisme. En ce temps, personne n'y croit. Ce n'est qu'un art décadent décrié au salon d'automne.


Mais c'est le grand tournant de la vie de Kahnweiler. Ces oncles lui demandent de partir pour l'Afrique du Sud. Il refuse pour ouvrir une galerie et devenir marchand d'art à Paris. Après un long examen, les oncles banquiers et investisseurs en bourse décident de lui accorder leur confiance, une somme substantielle et un an pour faire ses preuves.
Daniel-Henry Kahnweiler
Il installe rapidement la Galerie Kahnweiler rue Vignon, dans le quartier de la Madeleine pour être sur la rive droite plus prestigieuse à la fois assez proche du quartier des galeries, et assez éloigné pour pouvoir s'en distinguer. Daniel-Henry rempli ses murs en achetant au Salon des Indépendants suivant. C'est là qu'exposent les artistes dont personne n'a voulu accrocher les toiles, mais dont on parvient parfois à tirer une perle. Ce jour là, Kahnweiler choisira Derain et Vlaminck.
Puis il rencontre Van Dongen en lui appliquant une politique toute particulière: quand Kahnweiler achète un artiste, il achète tout. Toute la production. Et dès qu'il en aura les moyens, il exigera l'exclusivité. Mais encore, il prend l'habitude de visiter ses artistes, dans les ateliers miteux de Montmartre, au Bateau Lavoir. Il y rencontrera Braque, et bien plus tard son ami Picasso, ou Matisse sur le quai Saint-Michel.
Voyant leurs conditions de vie instables, et certains artistes comme Juan Gris obligé de travailler dans des conditions intenses pour vivre, ne pouvant se consacrer à leur art, le marchand passe avec eux des contrats inédits. En échange de l'exclusivité sur leur production et d'un certain nombre de toiles par an, Kahnweiler leur versera une rente, afin qu'ils se consacrent entièrement à l'art.
Il s'agit là d'un marchand tout à fait différent des modèles connus, pure négociants, qui se payent sur la bête tandis que le peintre reste à la rue.



A cette même époque, il rencontre Gertrude Stein, une américaine collectionneuse et écrivain qui joue un rôle fondamental dans l'activité créatrice parisienne, centre de tous les arts dans les années 1920. Elle sera le relecteur et le conseiller d'Hemingway, Fitzgerald ou Picasso. Elle est le cerveau et le dénominateur commun de ce qu'Ernest Hemingway fera appeler la Génération Perdue.

La galerie Kahnweiler vend. Mais difficilement. Les choix du marchand sont trop modernes, pas assez classiques. Il ne le sait pas encore mais il présente déjà les premiers cubistes. Sa première clientèle est constituée d'amis et de petits collectionneurs, mais fidèles et passionnés. Il parvient ensuite à s'étendre et vend non pas en France où cette forme d'art est mal acceptée, mais en Allemagne, en Suisse, en Russie, et timidement aux Etats-Unis qui préfèrent dans un premier temps les valeurs sûres. Polyglotte et féru de voyage, il devient le marchand le plus cosmopolite de Paris.

Les Demoiselles d'Avignon - Picasso

Sur le conseil d'un ami, Kahnweiler se rend à l'atelier de Picasso qu'il ne connait alors pas encore. Il y découvre un tableau incroyable : les Demoiselles d'Avignon. C'est dans la partie droite du tableau, étiré, plus coupé, plus violent, que le marchand perçoit le passage au cubisme. "C'est indéfinissable... Admirable." Le peintre ne représente plus, il signifie. Kahnweiler est le premier à comprendre Picasso alors que ses amis le croit définitivement perdu au fond de son style. A partir de cet instant, il deviendra son ami.
Avec lui, le marchand rencontre Max Jacob et Apollinaire. Il s'en fera l'éditeur. Car un marchand d'art peut vendre toute sorte d'arts. Habituellement, les livres qu'il édite son écrit par ses amis et illustrés par ses artistes.
Portrait de Kahnweiler - Picasso
Kahnweiler gagne progressivement en influence. Ses artistes ont un charisme qui dénote... et attire. De vraies expositions commencent à s'organiser rue Vignon. En 1908, le critique Louis Vauxcelles écrira de Braque qu'il dessine des petits cubes. Et le cubisme est baptisé. Il évolue, se forme, et enfin le cubisme se vend. Enfin on tente de le définir et par là même, on y met fin. Désormais, Kahnweiler passera le plus grand de son temps à distinguer les vrais cubistes des imitateurs qu'il juge purement décoratifs.

Ce sont ce que Pierre Assouline, son biographe, a appelé les années héroïques de la vie de Kahnweiler, le temps de son succès grandissant. Ce n'est que le début de sa vie.



Quand la guerre se déclare en 1914, Kahnweiler est le premier surpris. Il ne croyait pas qu'une telle bêtise puisse arriver bien qu'on l'en ait averti. En tant qu'Allemand vivant à Paris, il n'est pas à sa place. Il est d'ailleurs mobilisé en Allemagne. Mais Daniel-Henry ne veut pas se battre. Et surtout pas contre la France qu'il aime, qu'il a épousé. Il se trouve en Italie lors de l'attentat de Sarajevo. Ses vacances se prolongeront de quatre mois, puis il part rejoindre son ami et client Herman Rupf en Suisse, échappant à la mobilisation.
Pendant toute ces années qu'il passera enfermé en Suisse, loin de ses tableaux, il étudiera la philosophie et l'histoire de l'art, et ne cessera jamais d'écrire. La correspondance est fondamentale pour le marchand qui l'a toujours traitée en priorité dans son emploi du temps. Pendant la guerre, il tentera de se tenir au courant de la situation de ses artistes, délaissés sans l'aide financière qu'il n'est plus aptes à leur verser au bout de quelques temps. Alors que les marchands français et donc encore en place tentent de débauchés ses artistes et leur prennent leurs toiles pour une bouchée de pain. Pendant ce temps, Kahnweiler n'a rien d'autre à faire que de rencontrer des artistes suisses et de rédiger un essai sur le cubisme qu'il traduira lui-même: Montée vers le cubisme. Le marchand a vu naître et mourir le cubisme. Il est le plus apte à en parler à chaud.
Chez Herman Rupf à Bern

Quand il peut enfin rentrer, en 1920, la guerre n'est pas finie pour Kahnweiler. Etant allemand, toute sa collection, son stock, est saisi au titre du remboursement des indemnités de guerre que l'Allemagne doit à la France. Tout doit être vendu d'un seul coup, aux enchères, à Drouot. Un tel apport de toiles cubistes en même temps et par une période sombre entraîne une forte dévaluation de la côte de la plupart des artistes concernés. Et pour Kahnweiler, une énorme perte d'argent. Il ne parviendra qu'à racheter quelques - une de ses propres toiles. Il n'y a plus qu'à tout recommencer.

Le 1er septembre 1920, il ouvre la galerie Simon en s'associant à son ami Simon et en contractant un prêt avec l'aide de ses oncles d'Angleterre. Il reconstruit lentement sa clientèle, principalement à l'étranger et grâce à sa réputation de grand découvreur. Mais il doit reconquérir ses artistes signés à ses concurrents pendant la guerre, notamment chez Léonce Rosenberg qui a aussi organisé la vente de la saisie.
Kahnweiler reconstruit sa vie. Ses dimanches à la maison de Boulogne sont réputés car on y rencontre dans la maison familiale de nombreux artistes tels que André Malraux, Robert Desnos ou Michel Leiris qui deviendra son gendre. Le marchand publie Malraux, Radiguet, Tzara et Salacrou. Ces dimanches festifs ne durent pas. La crise économique suivant le Krach de 1929 poursuit Kahnweiler dont les clients tout autour du monde sont tous touchés. Une fois de plus il ne parvient à approvisionner les rentes de ses artistes que par des sacrifices personnels. Puis revient la guerre.

Portrait de Kahnweiler - Juan Gris





Cette fois Kahnweiler a fait attention à ses tableaux. Il les disperse et les cache pour mieux les conserver. Mais la menace est toute autre cette fois-ci: Kahnweiler est aussi juif.
Il trouve rapidement refuse à Saint-Léonard-de-Noblat dans le Limousin avec de nombreux amis, mais sera dénoncé. Prévenu par le maire, il parviendra à fuir dans la nuit précédant la perquisition. Il y écrit un essai sur son peintre et ami Juan Gris, tué au combat. Pour éviter la spoliation, son gendre reprend la maison, la fille de sa femme Louise Leiris rachète la galerie. Daniel-Henry va de cachette en cachette chez ses amis. Sa femme meurt cependant d'un cancer avant la fin de la guerre.




A son retour de la guerre, cette fois, Kahnweiler a sauvé tout ses biens. Mais sa femme, ses amis, dont notamment Max Jacob dans le camp de Drancy, et son espoir pour le monde ont disparus. Il faut s'habituer à une nouvelle vie.
Louise Leiris reprend la galerie, mais c'est toujours Kahnweiler qui choisi et qui vend à ses habitués. Et surtout aux marchands étrangers, ce qu'il considère comme le meilleur moyen de faire connaitre la peinture de ses artistes. Il sera alors appelé le marchand des marchands, car se fournir chez lui est un gage de qualité.


Daniel-Henry Kahnweiler classant son catalogue



Il n'hésite pas à envoyer des photos, les faire publier dans les revues spécialisées, prêter ses oeuvres pour des expositions publiques. Sa politique ne change pas. Mais en plus d'être marchand, il devient la référence de la peinture de son temps. Il deviendra aussi expert pour ce qui est de ses peintres. Quand de nouvelles toiles apparaîtront, perdues pendant la guerre, il est demandé pour trancher les débats d'experts, confirme avoir vu telle toile chez Picasso qui l'aurait lui-même oublié, et distingue son coup de pinceau des meilleurs imitateurs. Alors il donne des conférences sur le cubisme et sur Picasso, et il écrit beaucoup. Mais on écrit aussi beaucoup sur lui. Il est sûrement la personne à qui l'on a le plus rendu hommage de son vivant dans le milieu de l'art. Enfin, il visite le monde et se rend pour la première fois aux Etats-Unis à la toute fin de sa vie. Il visite, il critique, son avis est requis sur tout ce qui concerne l'art. Car sa conception de l'art est unique.

Kahnweiler chez Pablo Picasso en Californie


C'est bien ainsi que Daniel-Henry Kahnweiler est devenu l'Homme de l'Art.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Dites moi ce que vous en avez pensé !